
Actuellement, le Sénégal se projette en leader de l’énergie solaire. Rappelons que le pays dispose d’un potentiel quasiment illimité et le marché d’un fort potentiel de développement : 60 % de la population rurale et 20 % de la citadine n’ont pas accès à l’électricité. Pourtant le Sénégal aurait pu jouer le rôle de champion de l’énergie solaire bien plus tôt. C’est ce que nous révèle l’histoire de la société Sofretes exhumée par le maître de conférence en science politique Frédéric Caille. En 1973, Jean-Pierre Girardier, docteur en physique de l’université de Dakar depuis dix ans, fonde la Société française d’études thermiques et de l’énergie solaire, la Sofretes. Durant ses dix années d’existence, elle dispose de partenaires industriels puissants, la Sofinnova, l’Anvar, le CEA, Renault, Total-CFP, Alsthom… Jean-Pierre Girardier et ses collaborateurs mettent au point une pompe solaire thermique particulièrement bien pensée.
Son fonctionnement est décrit dans un dépliant de la société datant de 1974 : « Les pompes solaires fonctionnent grâce à un cycle thermodynamique. La chaleur solaire est captée sur une surface plane et noire, en dessous de laquelle circule de l’eau qui s’échauffe. C’est la source chaude du cycle. L’eau pompée est à la température du puits. C’est la source froide. Entre ces deux sources de chaleur, on établit un cycle de Carnot un peu analogue à celui d’un réfrigérateur tournant en sens inverse. Le fluide intermédiaire permet d’entraîner le moteur qui fait marcher la pompe ».
Les pompes solaires Sofretes sont adaptées aux conditions écologiques locales avec le fort ensoleillement du pays et leur conception pensée pour les zones désertiques. Elles le sont également avec les conditions sociales locales. Une pompe solaire thermique n’a pas besoin d’un technicien : elle nécessite peu de maintenance et son utilisation est simple. Il suffit d’un gardien pour la surveiller. Pomper l’eau est essentiellement un travail musculaire réalisé par les femmes et les enfants, installer une pompe solaire thermique permet de dégager de la force de travail et renforce les possibilités de scolarisation.
Au cours des années 1970, plus d’une dizaine de pompes sont installées dans des villages au Sénégal, puis une centaine dans le monde et principalement au Mexique. Ce sont principalement des succès techniques. Alors, pourquoi Sofretes n’a-t-elle pas pu se développer jusqu’à un stade industriel ? Deux facteurs sont à prendre en compte, le financier et le politique. Il semblerait que Sofretes ait mal arbitré entre les prix de marché, concurrence des autres énergies, manque de constance des investisseurs par leur manque de confiance dans la rentabilité, et les coûts induits par les choix effectués. Sur ce dernier point, rappelons qu’au début Sofretes installe uniquement des dispositifs solaires sur mesure, ce qui est peu rentable, car les chantiers dépassent systématiquement les devis. Sofretes, pour compenser la perte de plus en plus grande d’argent, se lance dans l’installation de dispositifs solaires quasi standardisés à partir de la fin des années 1970, à la suite de l’amélioration de l’efficacité des procédés.
Enfin, le facteur politique. Pour qu’une filière d’une énergie alternative prenne dans le système sociotechnique d’un pays, il faut systématiquement qu’une politique constante de soutien à la filière soit menée. Dans le cas de la Sofretes, les errements de la politique publique sénégalaise et le manque de constance de la française dans le soutien à la filière solaire sont flagrants. Ce sont, ainsi, les facteurs financiers et politiques qui conduisent à la fin de la société en 1983.
Il est frappant de noter que, comme en France à la fin du XIXe siècle, ou plus récemment dans les années 1970, et bien que l’imaginaire solaire soit fort et socioculturellement accepté, le développement d’une filière solaire au Sénégal avec Sofretes échoue à cause d’aléas politico-financiers. Finalement, en se livrant au jeu d’interroger le présent à partir du passé, bien que le passé ne nous donne pas un plan à suivre pour le futur, l’histoire de la société Sofretes met en scène quelques-uns des défis soulevés par la transition énergétique à laquelle nous faisons face.



